La culture du gratuit sur internet

Scène banale sur une conversation WhatsApp avec un groupe d’amis :
« Est-ce que l’un d’entre vous connaît un bon site pour télécharger illégalement des bouquins pour Kindle ? »

Réaction de la padawan romancière qui se voit déjà en autrice à succès luttant contre la fraude sur ses romans :

Rage comic renversant la table

Cette culture où tout le monde se sert sans réfléchir de ce qui est accessible sur internet commence à me porter légèrement sur les nerfs. Mais d’où vient cette idée que parce qu’on peut prendre quelque chose gratuitement, on a le droit de ne pas le payer ?

Bonjour et bienvenue dans cet article moralisateur et rabat-joie ♥️

La culture du gratuit sur internet vis-à-vis des biens culturels

C’est quoi le problème ?

Sérieusement. Un livre qu’est-ce que ça coûte ? Souvent, en numérique, c’est largement moins de 10€. Et il y a les livres d’occasion, les bibliothèques … A moins d’être un énorme lecteur, un budget livres sur une année ça reste tout à fait raisonnable. Beaucoup de gens sont prêts à dépenser sans compter pour des vêtements, des soirées, des bons restos, mais dès qu’il s’agit de contenus culturels tout le monde devient radin.

Je ne suis pas ici pour faire le procès d’Internet. Bien sûr que c’est génial d’avoir accès à des tonnes de contenus, de pouvoir étendre sa culture, découvrir des nouvelles choses, des nouveaux artistes, etc. Et chacun sait que la gratuité, ça n’a pas de prix.
Mais il faut considérer aussi le revers de la médaille. Internet a porté un sacré coup aux industries culturelles : on a tous vu comment l’industrie du disque s’était effondrée. C’est la même chose pour le téléchargement de films et de séries, pour les livres, pour les illustrations copiées-collées sans demander l’autorisation de l’auteur (voire en les présentant comme les siennes) …

Le piratage, c'est du vol

Allez, petit moment nostalgie

 

C’est si facile qu’on n’y voit pas de mal, on est soi-même un tout petit maillon de la chaîne, et puis tout le monde le fait donc on ne va tout de même pas se priver. D’ailleurs je fais comme tout le monde, j’ai téléchargé plein de musiques et regardé des tonnes de séries en streaming sur des plateformes gratuites.

Mais depuis quelques temps, j’essaie de faire un effort. C’est un mélange de « nouvelles plateformes légales comme Netflix ou Spotify qui sont plus pratiques que du téléchargement sauvage », « budget personnel plus souple », et « prise de conscience progressive du fait que quand on profite d’un contenu créatif, ça peut être une bonne idée de le payer, au moins un peu« . Surtout quand on commence à se dire qu’on adorerait vivre de la vente de ses propres contenus créatifs.

Pourquoi payer si c’est gratuit ?

Ce n’est pas comme si les auteurs étaient bien payés ! Rappelons que les droits d’auteur ne représentent que 10% du prix de vente (et encore, c’est la moyenne haute), ce qui veut dire qu’il faut écrire et vendre un très grand nombre de livres avant d’arriver à une somme correcte. Pour ceux qui ne seraient pas au courant, il y a en ce moment une grosse crise chez les auteurs sur l’absence d’un statut juridique correct et sur la faiblesse des rémunérations perçues (j’en parlais déjà il y a quelques mois #payetonauteur). Et la précarité est la même chez beaucoup d’autres acteurs : illustrateurs, correcteurs, etc. On voit très régulièrement des petites maisons d’édition indépendantes fermer. Je ne sais pas comment ça se passe dans l’univers des productions de films et de séries où les moyens sont beaucoup plus importants que dans l’édition, mais bon, je pense qu’au-delà des blobkbusters qui rapportent des millions il doit y avoir un bon nombre de productions plus confidentielles où les gens impliqués ne doivent pas tous rouler sur l’or

Le souci, si on ne rémunère pas les artistes, c’est que de moins en moins de gens pourront se consacrer pleinement à ces métiers, tout le monde sera obligé d’avoir un travail alimentaire à côté. Ce qui signifie moins de temps et moins d’attention pour les activités créatives. L’illustratrice Tiphs soulève la même question sur son blog, en abordant le coût de réalisation d’une couverture pour un artiste qui ne veut pas se brader, parce que se brader pour se faire connaître c’est sympa, mais ça ne paie pas les factures à la fin du mois.

Si on veut des livres gratuits, il y a plein de classiques qui sont tombés dans le domaine public et qui sont disponibles en  numérique.

 

Comment rémunérer les créateurs ?

Deux principales plateformes ont émergé récemment pour permettre aux communautés de fans de donner de l’argent aux artistesPatreon  aux Etats-Unis et Tipeee en Europe. Le principe est de pouvoir faire des dons réguliers de petites sommes (souvent dès 1€). J’aime énormément ce concept qui rénove le statut de mécène, à la fois pour donner aux fans l’occasion de manifester leur intérêt et leur soutien et pour soutenir les artistes.

Comme tous les systèmes, celui-ci n’est pas parfait malheureusement : Tipeee a récemment fait l’objet d’une enquête journalistique qui lui reproche de gérer la TVA de façon un peu fumeuse et de ne pas contrôler les contenus financés via la plateforme, dans la mesure où certains YouTubeurs notoirement coupables de harcèlement y collectent de l’argent … Quant à Patreon, ils ont été lourdement critiqués il y a quelques mois pour avoir voulu augmenter arbitrairement les dons de quelques pourcents, avant de faire machine arrière. C’est dommage, mais je trouve que ces plateformes ont au moins le mérite d’exister et font plus de bien que de mal.

Je soutiens quelques artistes via Patreon et Tipeee, principalement ceux dont je vous parle dans mes séries sur mes blogueurs et illustrateurs préférés. Le souci, c’est de choisir … Car même si j’aimerais bien, je ne peux pas me permettre de financer TOUS les artistes dont j’apprécie les créations. Le système devient de plus en plus populaire et connu, et beaucoup de créateurs que je suis mettent en place des pages Tipeee. J’essaie d’aider en priorité ceux que je préfère, ceux dont je dévore tous les artistes, toutes les vidéos ou tous les dessins – et ceux qui proposent des contreparties intéressantes. D’ailleurs, ça peut m’arriver d’arrêter de soutenir quelqu’un si je deviens moins fan de ce qu’il fait, je pense que ça fait partie du jeu. En gros, je me prononce sur une période de six mois.

Et vous, que pensez-vous de ce sujet ?

 

Crédits image : Fabian Blank on Unsplash

0 commentaire pour “La culture du gratuit sur internet”

  1. Loin d’être moralisatrice, je te trouve très conciliante, en réalité.

    Personnellement, je n’ai aucune estime pour celles et ceux qui s’accaparent la propriété intellectuelle d’autrui et privent les auteurs de revenus uniquement au nom de la satisfaction de leurs désirs de consommateurs. C’est une attitude irresponsable, amorale et destructrice. Les lecteurs qui agissent de cette manière ne peuvent pas prétendre qu’ils aiment les auteurs ou le monde du livre.

    Les auteurs, en particulier en France, se trouvent à un tournant et le public doit prendre conscience que s’ils souhaitent continuer à bénéficier d’une offre littéraire variée et de qualité, ils doivent payer. A chacun selon ses moyens, bien sûr, mais non, ce n’est pas parce que tu n’as pas beaucoup de thunes que tout doit devenir gratuit pour toi. Surtout qu’en général, ceux qui, autour de moi, pompent gratos musique, livres et films sont les mêmes qui s’achètent le nouvel iPhone chaque année et partent en weekend à Barcelone trois fois par an.

  2. Je suis en désaccord avec toi, dans une certaine mesure à tout le moins.

    En effet, le téléchargement, illégal soulignons-le bien, n’est pas totalement dénué de vertus.

    Prenons mes dernières trouvailles numériques : des livres qui ne sont plus édités depuis 1994 (pour le plus récent) et qui sont introuvables en version physique, et n’ont pas été numérisés -sauf par quelques passionnés, qui les mettent à disposition gratos-. C’est une violation du droit d’auteur, on peut me lapider.

    En outre, je trouve certaines critiques contre le téléchargement particulièrement faible.
    Par exemple, il n’est pas acquis qu’il y ait en soi un impact sur la vente de produits culturels. Je vous mets au défi, à partir des statistiques de fréquentation des cinémas (par exemple) de démontrer une baisse de la fréquentation due au téléchargement. A mon sens, les gens téléchargeant vont télécharger des choses (i) qu’ils ne sont pas prêts à payer, ou (ii) qu’ils ne peuvent pas payer. Il en va de même d’autres produits culturels, comme la musique (où la diminution du marché physique vient masquer l’augmentation explosive du marché numérique et du streaming), le livre etc.

    En particulier, pour le livre, je ne suis pas convaincu que le téléchargement soit la cause de la fragilité du secteur de l’édition, et des soucis de rémunération des auteurs.
    En réalité, le statut des auteurs est correct -si on n’oublie pas qu’ils sont indépendants, pas salariés, malgré leur rattachement au régime général- ; ce qui ne l’est pas, c’est leur situation économique.

    D’ailleurs, par curiosité, qui regarde Game of Thrones ici? Vous êtes tous abonnés à HBO?

    1. Pour le secteur du livre, une expérience avait été faite pour démontrer l’impact négatif du téléchargement illégal/du piratage d’ebook sur les ventes d’un livre (numérique et physique). Le constat était frappant : oui, ça a un effet dévastateur sur les ventes quand le livre est piraté.
      (L’expérience en question était de proposer en numérique seulement les premiers chapitres d’un livre, répétés en boucle de sorte que le volume final soit proche de celui d’un livre complet, et de voir où et comment il était téléchargé illégalement ; constatant que le fichier n’était pas complet, les gens cherchaient d’abord à savoir où se procurer le fichier complet, et puis allaient l’acheter en voyant qu’il n’était pas disponible. Une fois le livre sorti, ses ventes étaient correctes. Mais quand le fichier numérique était complet, les ventes du livre physique dégringolaient de manière affolantes. Il faudrait que je retrouve l’article en question pour les détails de la démarche, mais l’idée est là : le piratage tue les ventes, c’est un fait.)

      Certains qui téléchargent illégalement des produits culturels n’ont peut-être pas les moyens de les acquérir autrement (et on est bien d’accord que là, il n’y aurait pas de ventes de toute façon) mais la plupart des gens ne le font pas par manque de moyens, ils le font parce que c’est possible et qu’avoir quelque chose gratuitement est plus attractif que de payer pour l’avoir même quand on en a largement les moyens.

  3. J’avoue, je ne suis pas totalement clean là-dessus, je télécharge (et je vais à la bibliothèque). Par contre je ne télécharge pas n’importe quoi. Au niveau des films par exemple, si j’ai vraiment aimé le film je l’achète en dvd ensuite. Je ne télécharge jamais les livres des auteurs indépendants, je suis abonnée à Netflix, qui est une offre qui correspond tout à fait à mes besoins, avec un prix plus que raisonnable que je suis contente de payer. J’aime beaucoup le principe de Tipee/Patreon et du crowdfunding en général. Je culpabilise d’acheter des livres, etc parce que j’ai l’impression de me faire des « cadeaux » et de dépenser de l’argent alors que je devrais économiser. Le crowdfunding me donne plutôt l’impression de participer au financement d’un projet ou de la production d’un.e artiste, et le fait d’aider un.e artiste que j’apprécie me pousse beaucoup plus à dépenser de l’argent (je n’ai pas l’impression que c’est égoïste). C’est probablement une question de ressenti, puisque acheter un livre aide autant son auteur à vivre, mais au moins j’ai l’impression de vraiment choisir les artistes que j’ai envie de soutenir.
    D’un point de vue plus politique, des initiatives comme le revenu universel pourraient aider des artistes à vivre de leur production sans être obligés d’atteindre des niveaux de vente de best-sellers (et ça pourrait encourager la diversification) …

  4. Merci pour ton article rabat joie et moralisateur 🙂 tu as tout à fait raison ! Moi aussi je suis tentée souvent de chercher la solution gratuite ou le bon plan … et puis je pense aux artistes et j’essaye de ne pas être égoïste 😉 en me disant que si un jour je suis à leur place (j’espère ^^) j’aimerais bien que les gens respectent mon travail et payent pour lire mon histoire …
    Viva La revolution !
    La bise

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