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Les 36 situations dramatiques, d’après Georges Polti

Comment faire pour trouver des idées d’intrigues et de rebondissements pour son roman ? Réjouissez-vous : un écrivain français du XIXè siècle a fait la liste de toutes les situations dramatiques. Vous ne connaissez peut-être pas Georges Polti, né en 1867, mais lui s’est beaucoup intéressé au théâtre et aux principes dramatiques qui orientaient les pièces anciennes ou modernes. Son analyse, décrite dans Les 36 situations dramatiques – Maîtriser l’art narratif grâce à l’exploration des principes dramatiques, relie chacune de ces situations à une émotion humaine particulière et démontre comment ces schémas se répètent à travers les époques et les genres.

Elles peuvent décrire l’intrigue complète d’une histoire ou seulement celle d’une scène.

(Trigger warning : cette liste évoque à peu près toutes les violences imaginables)

Les 36 situations dramatiques, de Georges Polti

Les 36 situations dramatiques d’après Georges Polti

1. Implorer

Cette situation met en scène un Persécuteur, un Suppliant et une Puissance indécise.

Polti distingue trois nuances :

  • Dans la première, la « Puissance indécise » est un personnage distinct qui délibère
  • Dans la deuxième, la « Puissance indécise » devient un attribut du Persécuteur (on n’a plus que deux personnages)
  • Dans la troisième, le Suppliant se dédouble en un Persécuté et un Intercesseur

2. Le Sauveur

Cette situation met en scène un Infortuné, un Menaçant et un Sauveur.

Elle se rapproche de la précédente, à la différence près que ce n’est plus le faible qui se réfugie auprès du fort, mais le Protecteur inattendu qui intervient de lui-même.

3. La Vengeance poursuivant le Crime

Cette situation met en scène un Batman Vengeur et un Coupable.

Il est question ici d’une justice légitime, mais illégale, qui peut permettre d’explorer le thème de l’honneur et du pardon. Le Vengeur peut venger l’un de ses proches, ou bien venger un crime dont il a lui-même été victime (coucou le Comte de Monte-Cristo).

On peut aussi ajouter la nuance de la poursuite professionnelle du coupable par un enquêteur officieux de type Sherlock Holmes.

À partir de cette situation, on peut imaginer des tas de variations en creusant :

  • la nature des torts causés
  • les liens qui unissent le Vengeur et la Victime, mais aussi le Vengeur et le Coupable (lien de parenté, attache sociale ou contractuelle, etc.).
  • l’allure (lente ou foudroyante, tortueuse ou directe) du châtiment

4. Venger Proche sur Proche

Une variation de la situation précédente mettant en scène le souvenir d’un parent victime, un Parent vengeur et un Parent coupable (pensez Hamlet).

Il est ici intéressant de développer l’origine de l’envie de vengeance, qui peut être :

  • un désir spontané du Vengeur
  • la volonté du parent victime agonisant
  • un serment
  • le devoir professionnel
  • la nécessité de sauver d’autres personnes
  • l’ignorance de la parenté entre le vengeur et le coupable

5. Traqué

Cette situation met en scène un Châtiment et un Fugitif.

Elle est une réciproque des situations 3 et 4 et se focalise sur le Fugitif. Celui-ci peut être innocent ou excusable et, en inspirant la sympathie, fait du lecteur son complice.

6. Désastre

Cette situation met en scène un Ennemi vainqueur ou un Messager et un Puissant frappé.

Elle représente une catastrophe inattenue qui renverse les rôles. Elle peut se manifester par une défaite classique, au cours d’une bataille par exemple, ou bien par une injustice ou un abandon personnel.

7. En proie

Cette situation met en scène un Maître ou un Malheur et un Faible.

On touche ici au summum du pathétique, digne de Cosette chez les Thénardier.

8. Révolte

Cette situation met en scène un Tyran et un Conspirateur.

Si vous avez employé la 6è situation pour dépeindre le renversement d’un roi, celle-ci peut être la réciproque. On y distingue la conspiration secrète et la révolte ouverte.

9. Audacieuse tentative

Cette situation met en scène un Audacieux, un Objet et un Adversaire.

Ici, vous pouvez imaginer tous les plans les plus habiles menés avec sang-froid et, on l’espère, réussis triomphalement : une guerre, le vol d’un objet, une expédition…

10. Enlèvement

Cette situation met en scène un Ravisseur, une Ravie et un Gardien (le théâtre classique n’étant manifestement pas fan de l’inversion des genres).

Elle touche à l’émotion de la jalousie et à la rivalité. Le rapt, ou les obstacles posés par le Gardien, peuvent avoir pour mobile l’amour, l’amitié, la foi…

11. L’Énigme

Cette situation met en scène un Interrogateur, un Chercheur et un Problématique.

L’intérêt de cette situation est qu’elle fait participer le lecteur (ou le spectateur), qui veut lui aussi résoudre le problème. On peut penser aussi bien au sphinx d’Œdipe qu’aux énigmes de Gollum face à Bilbo dans Le Hobbit.

Cette situation peut aussi recouvrir le besoin de retrouver une personne.

12. Obtenir

Cette situation met en scène un Solliciteur et un Refusant, ou un Arbitre et une Partie Adverse.

Elle requiert de la diplomatie et de l’éloquence, un jeu d’arguments et d’influences pour obtenir un objet ou atteindre un but.

13. Haines de proches

Cette situation met en scène un Parent haineux et un Parent haï, ou réciproquement haineux.

C’est la situation de la bonne ambiance ! 😅 La force de l’émotion vient ici du fait qu’un personnage hait celui ou celle qu’il devrait aimer. Il faut donc trouver à cette haine une raison suffisamment puissante pour détruire des liens qui devraient être les plus solides.

14. Rivalité de proches

Cette situation met en scène un Proche préféré, un Proche rejeté et un Objet (l’être aimé).

Amour et jalousie sont au programme. La difficulté de cette situation consiste à éviter de créer un déséquilibre entre des scènes d’amour trop niaises et des scènes de rivalité trop haineuses.

15. Adultère meurtrier

Cette situation met en scène un Époux adultère, un Adultère complice et un Époux trahi.

Chacun des trois pouvant être la victime du meurtre (toujours plus de bonne ambiance).

Le mari ou la femme trahi(e) pourra être plus ou moins sympathique que les adultères, selon les liens d’affection qui unissent ces derniers et les potentielles rancunes dont l’Époux trahi est l’objet.

16. Folie

Cette situation met en scène un Fou et une Victime.

Dans une folie induite par, au choix, l’ivresse, l’hypnose, un aveuglement divin, une maladie ou autre, le Fou commet un crime irréparable.

Georges Polti remarque que Shakespeare a essentiellement mis en scène des fous dans ses drames : lady Macbeth et son époux, Hamlet, Othello, le roi Lear… Ce qui pousse ses personnages aux limites du réalisme, et fait que ceux qui tentent d’imiter « le grand William » tombent généralement dans le ridicule.

17. Imprudence fatale

Cette situation met en scène un Imprudent et une Victime ou un Objet perdu.

On peut y ajouter un Conseiller, sage, ou un Instigateur, qui lui sera mauvais, intéressé ou irréfléchi. Georges Polti cite notamment le cas « Par curiosité, perdre la possession d’un être aimé » qui se réfère à Orphée et Eurydice.

Cette fatalité tragique m’évoque aussi le Silmarillion, de Tolkien, et le destin des enfants de Húrin.

On peut distinguer trois nuances dans la cause de ces malheurs : la pure imprudence, la curiosité et la crédulité.

Les catastrophes peuvent ensuite se produire pour différentes raisons :

  • une infraction à une défense faite par une divinité
  • le caractère mortel de l’action accomplie (pour des raisons biologiques, juridiques ou guerrières)
  • les conséquences mortelles de l’action pour le proche de celui qui l’accomplit
  • une faute révélée et punie

18. Involontaire crime d’amour

Cette situation met en scène un Amant, un Aimé et un Révélateur.

Elle concerne notamment les cas d’adultère ou d’inceste inconscients. Soit le lecteur et le personnage découvrent l’erreur en même temps, alors qu’elle est déjà irréparable. Soit le lecteur est informé avant le personnage et assiste, impuissant, au désastre qui se prépare.

Lire aussi : Comment utiliser l’ironie dramatique

19. Tuer un des siens inconnus

Cette situation met en scène un Meurtrier et une Victime non reconnue.

On parle ici de tuer l’un de ses proches sans le reconnaître, comme lorsque Œdipe (qui décidément multiplie les situations joyeuses) tue son père Laïus.

Apparemment, Victor Hugo comptait parmi les grands fans de cette situation et allait jusqu’à l’utiliser cinq fois dans Lucrèce Borgia.

20. Se sacrifier à l’idéal

Cette situation met en scène un Héros, un Idéal et un Créancier, ou une Partie sacrifiée.

Elle est la première d’une série de situations liées à l’immolation. L’idéal peut être politique ou religieux, ça peut être l’honneur ou la piété domestique. Il exige le sacrifice de tous les liens : les intérêts, la vie, la passion.

21. Se sacrifier aux proches

Cette situation met en scène un Héros, un Proche et un Créancier, ou une Partie sacrifiée.

Suite de notre série sur les sacrifices. Ici, le héros sacrifie sa vie, son bonheur, son ambition, son honneur ou sa pudeur pour la vie ou le bonheur d’un proche.

22. Tout sacrifier à la passion

Cette situation met en scène un Épris, l’Objet d’une passion fatale et une Partie sacrifiée.

L’Épris peut notamment sacrifier des vœux ou ruiner son avenir et sa réputation. La Passion peut être un amour ou un vice produisant le même effet, comme l’alcoolisme dans L’Assomoir de Zola.

23. Devoir sacrifier les siens

Cette situation met en scène un Héros, un Proche désigné et la Nécessité du sacrifice.

Elle fait écho à cette destruction des liens naturels évoquée dans la situation 13 (« Haine des proches »). Les sentiments du protagoniste sont ici différents, mais les effets se rejoignent. La difficulté est donc de trouver une Nécessité (un serment, une foi, ou l’intérêt public par exemple) qui surpasse la puissance des liens d’affection.

On peut ici penser au sacrifice d’Iphigénie pour permettre le départ des bateaux grecs vers Troie.

Ces quatre dernières situations offrent des terrains très intéressants pour étudier les conflits entre Passion, Affection, Raison d’État, Égoïsme, Honneur et Foi.

24. Rivalité d’inégaux

Cette situation met en scène un Rival inférieur, un Rival supérieur et un Objet.

De nombreuses variations sont possibles ici. On peut opposer un Conquérant et un Conquis, ou un Riche et un Pauvre, un Homme Honoré et un Homme Suspecté, deux maris successifs d’une femme, une Dame et sa Servante…

25. Adultère

Cette situation met en scène un Époux adultère, un Adultère complice et un Époux trompé.

L’adultère associe le vol (par le complice) et la trahison (par l’époux adultère).

Georges Polti distingue trois cas :

  • L’Adultère complice, le Voleur, est plus agréable que l’Époux trompé. La complaisance du lecteur, ou du public, se mêle alors à un fond de mauvaise conscience devant le mépris de la Parole d’honneur
  • L’Adultère complice est moins sympathique que l’Époux trompé. Cette situation est plus moralisatrice, voire ennuyeuse. Le complice inspire le dégoût et l’Époux adultère paraît stupide de l’avoir préféré
  • L’Époux trompé se venge – on retourne alors à la troisième situation, « La Vengeance poursuivant le Crime »

Georges Polti recommande à l’auteur de ne prendre finalement aucun parti et d’avoir de la compassion pour tous.

26. Crimes d’amour

Cette situation met en scène l’Épris et l’Aimé.

Georges Polti distingue plusieurs types de « crimes érotiques », comme :

  • Le viol
  • La prostitution, qui devient dramatique si elle est poursuivie par la justice (situation 5 : Traqué) ou liée à la situation 22 (Tout sacrifier à la passion)
  • L’adultère, déjà étudié
  • L’inceste, soit entre parents et descendants, soit en « ligne horizontale », entre frère et sœur ou parents par alliance
  • La bestialité
  • L’abus des enfants mineurs

27. Apprendre le déshonneur d’un être aimé

Cette situation met en scène Celui qui l’apprend et le Coupable.

Elle fait intervenir l’émotion de la honte et peut impliquer, en plus, le devoir d’exercer un châtiment.

28. Amours empêchés

Cette situation met en scène un 1er Amant, un 2e Amant et un Obstacle.

C’est LE grand classique, qu’on retrouve bien sûr dans Roméo et Juliette et dans à peu près tous les opéras. L’empêchement peut être lié à des inégalités sociales et conventionnelles, ou à des proches.

29. Aimer un ennemi

Cette situation met en scène un Ennemi aimé, Celui qui l’aime et Celui qui le hait.

Un dérivé de la situation précédente, qui associe l’amour et la situation 5 (Traqué). Exemple : Le Cid.

30. L’ambition

Cette situation met en scène l’Ambitieux, Ce qu’il convoite, et l’Adversaire.

Georges Polti la décrit comme « une action très intellectuelle », qui tire son potentiel fascinant du fait qu’une fois qu’un personnage est devenu ambitieux, il le restera toute sa vie en convoitant toujours davantage.

31. Lutte contre Dieu

Cette situation met en scène un Mortel et un Immortel.

Elle correspond à la situation dramatique la plus anciennement traitée, et touche aussi bien à la folie (16), à l’imprudence (17), à l’ambition (30), à l’audace (9), aux conspirations (8) et à des rivalités monstrueuses (24).

Elle crée des haines entre proches (13) et des désastres(6), voire des déshonneurs (27), des massacres aveugles (19) et une vengeance divine (3).

32. Jalousie erronée

Cette situation met en scène le Jaloux, l’Objet pour la possession duquel il est jaloux, le Complice supposé, l’Occasion ou l’Auteur de l’erreur.

Trois nuances possibles ici :

  • l’Occasion n’est pas personnifiée, et l’erreur provient d’un hasard ou du tempérament soupçonneux du jaloux
  • l’Auteur de l’erreur est un traître (Iago dans Othello)
  • Ce traître est le rival du jaloux

Cette situation fournit des intrigues riches en personnages secondaires instrumentalisés, en fausses preuves et en suggestions diaboliques.

Le dénouement peut être un meurtre, un suicide ou un divorce.

33. Erreur judiciaire

Cette situation met en scène Celui qui se trompe, Celui qui en est victime, Celui ou ce qui trompe et le vrai Coupable.

On peut remplacer l’erreur judiciaire par toute autre forme d’erreur de jugement.

Beaucoup de variations sont possibles sur ce thème. L’innocent peut éventuellement avoir eu une intention coupable. On peut aussi imaginer que Celui qui trompe soit le vrai Coupable lui-même.

Georges Polti propose même un super combo : le vrai Coupable dirige les soupçons sur la seconde de ses victimes, pour obtenir sa mort en la faisant punir à tort du meurtre de la première, ET cette seconde victime est à la fois un proche de la première et du juge trompé.

On a donc à la fois :

  • Apprendre la mort d’un proche
  • Croire à une haine entre proches (pour le juge)
  • Être forcé de punir un être aimé (pour le juge toujours)

Il est essentiel ici que la figure du traître soit un vrai personnage machiavélique, et pas un simple hasard qui serait invraisemblable.

Enfin, cette situation prépare le terrain d’une lutte pour se réhabiliter et venger l’erreur judiciaire causée par un ennemi – cf. la situation n°3, « La Vengeance poursuivant le Crime ».

34. Remords

Cette situation met en scène le Coupable, la Victime (ou la Faute) et l’Interrogateur.

Les variations sont également nombreuses selon :

  • La faute commise (ouvrez le Code Civil pour trouver l’inspiration)
  • La nature réelle ou imaginaire, voulue ou non, accomplie ou non, de cette faute
  • Le caractère plus ou moins impressionnable du Coupable
  • Le milieu social et la culture du Coupable, ainsi que la place donnée au Remords dans cette culture

Le Remords peut s’apparenter à le Folie (16) ou à la Passion (22), d’autant qu’il n’est souvent que le remords d’un désir… Qui revient sans cesse.

35. Retrouver

Cette situation met en scène le Retrouvé et le Retrouvant.

Elle peut être liée à l’Énigme (11), mettre en scène des histoires d’enfants trouvés, d’enfants recherchant leurs parents, ou de prisonniers mystérieux, comme l’Homme au Masque de Fer.

C’est le reflet positif de la situation 19, « Tuer un des siens inconnus ».

36. Perdre les siens

Cette situation met en scène le Proche frappé, le Proche spectateur et le Bourreau.

Ici, l’émotion prédominante est évidemment le Deuil.

Le Proche frappé peut assister, impuissant, au meurtre des siens, ou bien l’apprendre plus tard (ce qui ajoute un rôle de Messager).


Georges Polti conclut son ouvrage en expliquant sa méthode pour imaginer les variations sur chaque situation :

  • Envisager les différents liens possibles entre les personnages
  • Déterminer leur degré de conscience et de libre arbitre dans leurs actions
  • Varier la gravité de l’acte qui résulte de ces situations (le meurtre, ou une simple blessure, une tentative, un outrage, une menace, une tentation, un abandon, un mensonge…)
  • Remplacer le protagoniste ou son adversaire par un groupe de personnages au désir commun

Lire aussi : 6 types d’antagonistes inoubliables

Il est aussi possible, comme on l’a vu à de nombreuses reprises, de combiner plusieurs situations, soit en les présentant comme une suite logique, soit comme un dilemme, soit en concernant des personnages différents.

J’espère que cette liste vous aura donné des idées d’intrigues !

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