Conseils d’écriture : écrire une scène de débat

Comment écrire une scène de débat dans un roman ?

L’autre jour, en travaillant sur mon roman Météorites, j’ai dû écrire une scène de débat. Un grand nombre d’interlocuteurs discutent dans un cadre que vous pouvez comparer à l’Assemblée nationale, avec différents points de vue qui s’affrontent et la nécessité à la fin d’aboutir à une conclusion.

Ce genre de scène, ça ne me parlait pas trop et je ne savais pas comment m’y prendre. Comme ça avait été le cas à l’époque où j’écrivais une scène de bataille pour Le Page de l’Aurore, j’ai donc cherché des conseils d’écriture sur le sujet. Malheureusement je n’en ai pas trouvés : il y a beaucoup d’articles sur l’écriture de dialogues, mais rien sur les scènes qui font discuter davantage qu’un duo.

Ma seule référence sur le sujet, c’était la scène du Conseil d’Elrond dans Le Seigneur des Anneaux.

Du coup, j’ai improvisé 🙂 Et je vous partage aujourd’hui les principes selon lesquels j’ai construit ma scène. 

Conseils d'écriture illustrés : écrire une scène de débat

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Les difficultés d’écrire une scène de débat

Pourquoi les scènes de débat sont-elles compliquées à écrire ?

Le problème est le même que pour les scènes de batailles : il s’y passe, ou se dit, beaucoup de choses, et il est difficile de tout décrire de façon exhaustive sans assommer le lecteur. Il faut donc trouver le juste équilibre entre les parties qui sont montrées, c’est-à-dire écrire les discours dans le détail comme si on y était, et les parties racontées où on se contente de résumer ce qui a été dit.

L’exemple du Conseil d’Elrond

Commençons par décortiquer la scène du Conseil d’Elrond dans ses deux versions, celle du livre et celle du film (oh, non, un prétexte pour revoir Le Seigneur des Anneaux 😇).

Pour ceux qui ne la connaissent pas par cœur, la scène constitue l’un des premiers basculements de l’histoire. Frodon et les autres Hobbits ont réussi à amener l’Anneau maléfique à Fondcombe, chez les Elfes, et espèrent que pour eux l’aventure en restera là. Elrond, Elfe immortel et maître de Fondcombe, réunit des représentants de toutes les races de la Terre du Milieu pour décider du sort de l’Anneau. Son Conseil réunit d’autres Elfes, des Hommes, des Nains, Frodon, son oncle Bilbon et le magicien Gandalf. Après de longs débats, il est finalement décrété que l’Anneau doit être détruit et qu’une Communauté de 9 compagnons doit se rendre au Mordor pour jeter l’Anneau dans le volcan où il a été forgé.

Livre et film ne traitent pas la scène tout à fait de la même façon.

Le débat du Conseil d’Elrond – Version livre

Présentation du contexte

Dans l’œuvre de Tolkien, la scène commence par des présentations : Elrond explique à Frodon qui sont toutes les personnes présentes et d’où elles viennent.

Le Conseil est d’abord un point d’actualités. Chacun relate les divers événements qui ont eu lieu en Terre du Milieu. Le Nain Glóin raconte que son peuple s’inquiète : ils n’ont plus de nouvelles de ceux qui sont partis reconquérir la Moria. En plus, un messager de Sauron est venu leur demander des renseignements sur les Hobbits en échange de récompenses.

Elrond annonce alors pourquoi il a réuni ce Conseil. D’abord pour donner des explications à tout le monde, puis pour « trouver une ligne de conduite pour répondre au péril du monde ».

Il commence par raconter l’histoire de l’Anneau depuis sa création, la guerre de la Dernière Alliance contre Sauron, la façon dont l’Anneau a été pris par Isildur puis perdu, avant d’être enfin retrouvé. Il est interrompu par Boromir, qui explique la situation en cours au Gondor et le rêve énigmatique qui l’a lui-même poussé à venir. Ensuite, c’est au tour d’Aragorn d’intervenir pour se présenter comme le descendant d’Isildur.

Le cœur du débat

La question est savoir si l’Anneau que Frodon a apporté est bien l’Anneau Unique de Sauron. Bilbon raconte comment il a trouvé l’Anneau dans la caverne de Gollum, après quoi Frodon fait le récit du voyage périlleux qui l’a amené vers Fondcombe. Un Elfe soupçonneux demande à avoir l’opinion de Saroumane, réputé sage, sur le sujet. En réponse, Gandalf présente ses propres recherches au Gondor dans les notes d’Isildur, qui lui ont permis d’identifier l’Anneau. Il parle aussi de Gollum, qu’Aragorn a récemment réussi à capturer. Mais Legolas révèle alors que Gollum a échappé à la surveillance des Elfes et qu’il ne pourra donc pas être interrogé. Enfin, Gandalf évoque la trahison de Saroumane, sa propre capture et sa fuite.

Après toutes ces longues explications, se pose alors la question du devenir de l’Anneau. Les membres du Conseil se demandent d’abord s’il pourrait être confié à quelqu’un pour le défendre. Mais personne ne semble assez puissant. On propose ensuite de le mettre hors d’atteinte de Sauron, mais l’expérience a prouvé que l’Anneau pouvait toujours resurgir quand on le croyait perdu. Il n’est pas non plus possible d’utiliser l’Anneau contre Sauron. En effet, l’Anneau est entièrement maléfique et ne pourrait que corrompre ceux qui voudraient s’en servir.

La conclusion du débat

Le problème doit être réglé définitivement, et pour cela l’Anneau doit être détruit. Certains pensent que cette solution est une folie. Mais Gandalf estime que c’est justement ce côté parfaitement absurde de la quête qui prendra l’Ennemi par surprise. Bilbon se propose pour aller détruire l’Anneau, mais les autres l’en découragent car l’effort dépasserait ses forces. Frodon se décide alors, malgré son désir de rester paisiblement à Fondcombe, à endosser ce rôle. Au dernier moment, Sam sort de la cachette où il était pour annoncer qu’il l’accompagnera.

Sur la quarantaine de pages que dure le chapitre, les 4/5èmes sont consacrés aux discours de présentation, tandis que le choix de la solution n’occupe que les 8 dernières. La Communauté n’est même pas complètement formée à la fin du chapitre : seuls Frodon et Sam se sont engagés.

Le débat du Conseil d’Elrond – Version film

En comparaison, le film de Peter Jackson va plus vite à l’essentiel (notamment dans sa version courte).

Le contexte

La scène s’ouvre sur Elrond expliquant pourquoi ils sont là : répondre à la menace du Mordor, sous peine d’extinction. Toutes les races sont concernées. Il faut s’unir ou périr.

Les mésaventures de Gandalf n’ont pas besoin d’être racontées puisqu’elles ont été montrées au spectateur dans des scènes précédentes. Celles des Nains ne sont pas évoquées, ni la disparition de Gollum.

Le cœur du débat

Boromir voudrait utiliser l’Anneau contre le Mordor, en soutien des efforts du Gondor qui sacrifie de nombreuses vies dans cette lutte, mais Aragorn lui explique que c’est impossible. La noble lignée du Rôdeur est alors révélée par Legolas. La tension entre Aragorn/Legolas d’un côté et Boromir de l’autre apparaît clairement.

Elrond annonce que la seule solution est de détruire l’Anneau. Gimli, adepte des solutions expéditives, tente de lui donner un coup de hache – sans succès. Cela qui montre la puissance cachée de ce petit anneau doré et la nécessité de recourir aux flammes de la Montagne du Destin. Boromir, plutôt sceptique, fait remarquer que le chemin est jonché d’embûches et surveillé par Sauron lui-même, une quête qu’aucune armée ne pourrait accomplir. Les Elfes et les Nains se disputent pour savoir à qui reviendrait l’honneur d’assumer cette charge, pendant que Boromir les met en garde contre le terrible risque d’échouer.

Image associée

Source : La Communauté de l’Anneau, Peter Jackson

La solution

Face à la zizanie qui se déchaîne entre tous les participants du Conseil, Frodon annonce qu’il emportera l’Anneau lui-même. Gandalf lui propose aussitôt son aide, Aragorn offre son épée, Legolas son arc et Gimli sa hache. Boromir se plie à la volonté du Conseil et apporte l’aide du Gondor à la quête. Enfin, Sam puis Merry et Pippin s’incrustent 😉 Et la création de la Communauté est officiellement entérinée par Elrond.


Comment structurer un débat ?

Trois choses sont intéressantes dans cette version film et peuvent être réexploitées pour décrire un débat :

  1. La présentation des enjeux.

L’introduction d’Elrond ne laisse aucun doute : la menace est très importante, elle concerne tout le monde et ils doivent trouver une solution ensemble. Comme dans toute histoire, si les enjeux ne sont pas clairs ou pas assez sérieux, le lecteur risque de s’ennuyer. Il n’est pas très intéressant de lire trente pages de débat sur la recette de la tarte aux fraises – sauf si c’est un concours où la personne qui cuisinera la meilleure tarte deviendra empereur galactique, ou bien si la plus mauvaise risque l’élimination de Top Chef.

La version livre est moins trépidante à ce niveau car elle s’attarde longtemps sur de l’exposition, sur la présentation du contexte. On comprend que Sauron est fourbe et dangereux, mais on se sent moins directement concerné.

2. L’affrontement des principaux camps.

Il faut au moins deux camps, éventuellement plus si on arrive à ne pas s’y perdre. Chaque camp doit avoir des arguments solides. Pour que le débat tienne en haleine, c’est mieux si chacun a une chance de l’emporter, y compris ceux qui s’opposent au héros.

Ici, on éprouve de l’empathie pour Boromir car on comprend qu’il en ait marre de voir son peuple se sacrifier. D’ailleurs, il fait aussi preuve de logique en soulignant que la Quête court à sa perte et a de bonnes chances d’offrir l’Anneau sur un plateau à Sauron.

D’autre part, quand on connaît les lointaines racines de l’animosité entre les Elfes et les Nains, on peut comprendre que Gimli ne se satisfasse pas d’une solution qui serait à la seule initiative des Elfes.

On touche ici au cœur de la scène de débat : la confrontation des arguments. Certains vont jouer sur la raison, d’autres sur l’émotion. Le débat peut être constructif : un premier argument est soulevé, contredit de façon irréfutable, puis on progresse vers un autre problème. Ici par exemple, Boromir voudrait utiliser l’Anneau, mais on lui explique que seul Sauron en est capable, du coup tout le monde s’accorde à le détruire.

Il peut aussi y avoir des points de vue incompatibles, qui vont tourner au dialogue de sourds.

3. La conclusion.

Dans les deux versions, Frodo accepte de porter le fardeau dont personne ne veut (ou que personne n’ose réclamer). En tant que simple Hobbit, très éloigné des querelles entre Nains, Elfes, Hommes du Nord ou du Sud, il a une position neutre, comme une sorte d’arbitre. La solution qu’il apporte ouvre une nouvelle voie qui n’avait pas été envisagée par les autres : plutôt que d’envoyer une armée, quelles que soient les races qui la composent, l’Anneau sera emporté discrètement par un Hobbit seul (ou presque).

C’est toujours intéressant dans un débat d’avoir à la fin l’irruption d’un point de vue qui n’avait pas été considéré plus tôt et qui résout les problèmes des différents camps. Ne serait-ce que parce que, dans la réalité, il est très rare qu’un camp se range complètement du côté de son adversaire. 

On trouve un autre exemple de cette « nouvelle voie » dans Le Trône de Fer, au moment de la succession Greyjoy (tome 11 – Les sables de Dorne).

Les prétendants au trône de Grès s’enchaînent, mettant en avant leur force physique, leur richesse, leurs liens avec le précédent roi, leurs promesses de victoires, etc. Et au milieu des bousculades partisanes, soudain, « aussi tranchant qu’un coup d’épée retentit tout à coup l’appel lancinant d’un cor […] Et c’était un son terrifiant, un gémissement de douleur et de rage folle qui donnait l’impression qu’on avait les tympans en feu ». Le dernier prétendant fait sonner un cor en corne de dragon, et promet de dompter ces créatures mythiques.

Sa proposition est d’une dimension tellement incomparable aux autres qu’il l’emporte.

Au-delà de l’initiative de Frodon, la solution qui se met en place à la fin de la scène avec la constitution d’une Communauté multiraciale met tout le monde d’accord : d’une part, tous les peuples seront représentés dans cette quête héroïque, et d’autre part on n’envoie pas le Hobbit seul au casse-pipe puisqu’on lui adjoint de puissants protecteurs qui feront en sorte que la Quête réussisse.

La scène de débat dans mon roman Météorites

Dans Météorites, j’ai essayé de suivre ce schéma en trois temps. Le débat se tient dans un cadre institutionnel, donc il commence avec des figures d’autorité publique qui posent le contexte, la question à résoudre, puis présentent les deux options principales.

Ensuite, les débats donnent à chaque camp l’occasion d’exprimer ses convictions et d’essayer de convaincre les autres, qu’ils soient adversaires ou indécis. C’est forcément la partie la plus « bavarde », où je n’ai pas pu écrire le détail de chaque prise de parole. J’ai eu recours à plusieurs raccourcis :

  • Enchaîner des lignes de dialogues courtes, sans préciser qui parle, pour illustrer la succession des points de vue et la virulence des échanges
  • Identifier des porte-paroles pour chaque camp, en m’attardant sur la description physique de quelques personnages pour incarner ces opinions différentes. Par exemple :
    « L’homme qui parla le premier, avec un sabre aux côtés, était en leur défaveur. Celui au grand rire et au masque vert également, même s’il ne semblait pas du tout prendre la situation au sérieux. »
  • Se focaliser sur un personnage en particulier, en commençant par raconter sa prestation (« celui-ci débordait de bonne volonté et de générosité à leur égard ») puis en lui donnant la parole pour sa dernière tirade – et montrer dans la foulée la réponse du camp adverse
  • Faire la même chose avec un autre personnage, mais en se contentant de résumer son passage en scène
  • Reprendre du recul pour évoquer le débat en général (« les discussions se poursuivirent pendant une durée qui parut interminable, aucune décision ne se dessinait franchement. »)

Il faut un peu considérer qu’on tient une caméra et alterner entre les plans larges, les plans serrés et la voix off pour donner du rythme.

À la fin, je fais intervenir un autre personnage qui n’était pas censé prendre la parole et qui propose une solution alternative, plus ambitieuse que ce que tous les autres avaient imaginé. Un vote conclut la scène pour trancher entre les trois propositions … Mais pour connaître son résultat, il faudra lire mon roman 😉


J’espère que cet article vous a plu. Si vous avez une autre opinion sur le sujet de l’articulation d’une scène de débat, n’hésitez pas à réagir en commentaire !

Crédits image : Miguel Henriques on Unsplash

0 commentaire pour “Conseils d’écriture : écrire une scène de débat”

  1. Très intéressante comme présentation, merci beaucoup ! Comme toi, j’ai lu beaucoup de conseils autour des dialogues, et parfois autour de dialogues à plus de deux personnes (comment gérer les incises, comprendre qui parle à qui etc.) mais le contexte spécifique d’un débat d’idées est assez particulier vu qu’il y a aussi la question des points de vue, arguments et comment le débat tourne/se conclut. Je n’ai pas précisément de scène de débat à écrire pour l’instant, mais je garde ton article sous le coude le moment venu ^^

  2. Merci beaucoup pour ces infos ! J’ai une grosse scène de débat à corriger et tout cela va m’aider à mettre de l’ordre dans mon 1er jet ! Merci infiniment !

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