« Show don’t tell » … tel que non appliqué dans Star Wars III

Je vous avais fait il y a bien longtemps (dans une galaxie lointaine, très lointaine), une chronique du roman de Star Wars – épisode I. Ces romans sont des adaptations des films sous forme littéraire : chacun est écrit par un auteur différent, et chacun a son propre style. Celui choisi par Matthew Stover est bien particulier, et je vous propose de nous y arrêter un instant.

Le conseil "Show don't tell" tel qu'il n'est pas appliqué dans le roman "Star Wars III"

Le conseil de « Show, don’t tell »

Si vous avez au moins une fois dans votre vie cherché des conseils sur l’écriture, vous n’avez pas pu passer à côté du célèvre « Show, don’t tell » (montrer plutôt qu’expliquer) qui est l’un des préceptes les plus souvent répétés, et un point sur lequel à peu près tout le monde arrive à se mettre d’accord.

Le principe est que, plutôt que de donner au lecteur une liste d’informations sur un personnage, il est plus intéressant de montrer ce personnage en action et de laisser le lecteur comprendre par lui-même son caractère, son histoire, etc. Pourquoi ? Parce que ça va aider le lecteur à comprendre le personnage et à s’en sentir plus proche, à ressentir ses émotions. Tandis qu’à l’inverse, les passages d’exposition où on balance plus ou moins brutalement tout un tas de détails sur le personnage sont rapidement ennuyeux à lire.

Par exemple, plutôt que d’écrire « Bill était énervé », on recommande d’écrire quelque chose comme « Bill quitta la salle en claquant la porte ». Plutôt que de dire « Scarlett avait toujours souffert de l’indifférence de sa mère », montrer une scène où Scarlett annonce à sa mère quelque chose dont elle est très fière, et où sa mère l’ignore.

Comme tout conseil d’écriture, celui-ci n’a pas vocation à être suivi en permanence, mais on peut s’accorder à trouver que c’est assez désagréable quand il est complètement ignoré.
Tout le monde, donc, est d’accord sur le concept. Et puis il y a Matthew Stover.

Le style du roman « Star Wars III »

Voici quelques extraits du roman pour vous illustrer mon sujet :

« Tel est Obi-Wan Kenobi :

Un pilote prodigieux qui n’aime pas voler. Un guerrier redoutable qui évite le combat. Un négociateur hors pair qui préfère, de loin, rester assis à méditer seul dans le silence d’une grotte.

Un Maître Jedi. Un général de la Grande Armée de la République. Un membre du Conseil Jedi. Et qui, en même temps, au fond, sent qu’il n’est rien de tout cela.

Qui, tout au fond, se sent encore un Padawan. »

« Tel est Anakin Skywalker :

Le plus puissant Jedi de sa génération. De tous les temps, peut-être. Le plus rapide. Le plus fort. Un pilote inégalable. Un guerrier indomptable. Sur terre comme sur mer, dans les airs comme dans le vide de l’espace, personne ne peut rivaliser avec lui. Et non seulement il a la puissance et l’habileté, mais il a aussi du panache, cette rare et inestimable alliance d’audace et de grâce.

Il est le meilleur dans tout ce qu’il fait. Le meilleur qu’il y ait jamais eu. Et il le sait.Sur l’HoloNet, on l’a baptisé le Héros Sans Peur. Pourquoi pas ? Que pourrait-il craindre ?

A part …

A part cette peur qui l’habite, et érode les murailles érigées autour de son cœur. »

« Telle est Padmé Amidala :

C’est une jeune femme incroyablement accomplie, qui, au cours de sa courte vie, a été la plus jeune Reine jamais élue de sa planète, une courageuse partisane de la guérilla, dont la voix mesurée, pondérée et persuasive incarne la raison dans l’Arène du Sénat Galactique.

Mais pour l’heure, elle n’est rien de tout cela. Elle peut encore leur jouer la comédie à tous, faire la Sénateur, assumer toujours son autorité morale d’ex-Reine, utiliser sans retenue sa réputation farouche de courage physique dans l’intérêt du débat politique, sa réalité intérieure la plus profonde, la plus fondamentale, le noyau indestructible de son être, est bien différent.

Elle est la femme d’Anakin Skywalker. »

On est, comme vous le voyez, complètement dans le « Tell » ! D’ailleurs, je ne vous en ai donné que des extraits, mais ces passages sont plutôt longs. C’est assez déroutant, surtout qu’ils interviennent souvent au début de scènes d’action, quand le décor a été posé et que les personnages entrent en scène.

Et pourtant, ça fonctionne – en tout cas, ça ne m’a pas dérangée. Pour deux raisons :

  • La première, c’est que cette exposition n’a rien d’ennuyeux. Les présentations d’Obi-Wan et d’Anakin, en particulier, sont très rythmées, avec des phrases courtes et sans verbe, des adjectifs de plus en plus puissants : « prodigieux », « redoutable », « hors pair ». L’émotion reste présente. Et les éléments qui sont présentés renforcent les enjeux de la scène : l’auteur nous expose les faiblesses des personnages, ces points de faille qui vont les pousser à agir comme ils vont le faire. Avoir ces éléments en tête donne une coloration particulière à leurs actions, dans la suite de la scène
  • La deuxième, c’est qu’on est complètement, avec Star Wars, dans du space opera. Et je vois dans ces présentations quelque chose qui ressemble beaucoup à l’opéra, aux grands solos qu’ont souvent les personnages pour leur permettre soit de se présenter, soit de présenter la personne qu’ils aiment. Par exemple dans La Flûte Enchantée de Mozart, vous avez l’air « Dies Bildnis ist bezaubernd schön » (ce portrait est magnifique) de Tamino quand il découvre le portrait de sa dulcinée Pamina. Dans La Belle Hélène d’Offenbach, avec l’air de « L’invocation à Vénus », Hélène se présente et explique comment elle est tourmentée par la malicieuse déesse. Dans La Traviata de Verdi, avec « Follie, follie ! », Violeta évoque la vie de plaisirs qu’elle a toujours vécue et à laquelle elle n’ose pas renoncer. (Je pourrais continuer longtemps) (J’aime beaucoup l’opéra) (Je vous en parlerai à l’occasion). Ce lien entre littérature et opéra amène le roman dans une autre dimension : on n’est pas en train de raconter une simple histoire, on est sur le terrain des quêtes épiques et des grandes tragédies

 

 

Même si j’ai été surprise par ce style iconoclaste, je l’ai donc bien apprécié au final, et je l’ai même trouvé assez mémorable par rapport aux autres romans de la série qui sont rédigés dans un style plus classique.

Ce qui rappelle quelque chose d’important sur les conseils d’écriture : il est généralement utile de les suivre, surtout quand on débute … Mais c’est encore plus intéressant, quand on sait bien s’y prendre, de les contourner !

 

Crédits image : Phil Botha on Unsplash

15 commentaires sur “« Show don’t tell » … tel que non appliqué dans Star Wars III”

  1. C’est vraiment très intéressant. Moi, je trouve que je show plus que je ne tell (en tout cas, j’essaie!) et parfois je trouve que ça devient redondant. Effectivement, l’impact est plus fort quand on prend le temps de montrer certaines choses, de les mettre en scène, mais parfois, ça peut être tout aussi efficace de dire : « Untel était un gros naze » plutôt que de le montrer. Et surtout dans les extraits que tu as choisis, c’est vrai que ça a quelque chose de très « épique » un peu comme dans un roman classique (d’ailleurs tes exemples d’opéra sont assez percutants!)
    A mon sens, c’est aussi une question de dosage. Est-ce qu’il faut toujours montrer au lieu d’expliquer? Je suis pas sûre. Parfois, il faut aussi savoir faire avancer l’intrigue plutôt de chercher à tout détailler.
    Et quant à suivre tous les conseils d’écriture qu’on trouve partout, A LA LETTRE, je commence à me dire que tout ça n’a pas de sens. Et qu’il vaut parfois mieux écrire comme on veut plutôt que de chercher à répondre à un quadrillage précis, une ‘to-do list » surfaite et usée jusqu’à la moelle.
    Merci pour cet article!

  2. Je pense que tout le monde a toujours été d’accord sur le fait que c’est un équilibre à trouver : si on matraque tant le « show don’t tell », ce n’est pas parce qu’il faut montrer tout le temps, c’est parce que trop d’auteurs ne montrent jamais.
    Après, un aspect capital de ce sujet est la narration choisie, qui a tout à voir avec le fait de montrer ou raconter, parce que c’est aussi affaire de style. Un récit rapporté à la troisième personne par un narrateur omniscient ne nous dérangera pas trop s’il raconte beaucoup, parce que c’est *un peu* à ça que sert cette narration, et parce que cette narration a les moyens de ne pas être ennuyeuse en faisant ça (c’est le cas de l’exemple que tu as pris ici : ça ne marcherait pas aussi bien – ça serait même impossible – avec une autre narration).
    J’entends souvent des auteurs critiquer « les règles de l’écriture », mais ces règles ne sont que des outils. Et un outil, ça a un usage spécifique. Dire qu’il faut utiliser un marteau pour planter des clous, ça ne veut pas dire « utilisez un marteau, tout le temps pour tous vos travaux ! ». Apprendre le contexte dans lequel il faut utiliser l’outil est aussi important que d’apprendre à manier l’outil. Montrer a un usage, raconter en a un autre. Il faut savoir faire les deux, et *plus encore* savoir quand utiliser l’un et quand privilégier l’autre.

  3. J’aime beaucoup ton article, très intéressant, et qui permet de questionner les conseils qu’on nous donne en matière d’écriture. Je trouve aussi les extraits sympas à lire ! Je pense qu’il s’agit de dosage aussi, ici c’est clairement un parti pris et c’est bien fait, alors que si à chaque dialogue on va « tell » au lieu de simplement caser une info sur l’expression du visage ou les mimiques, ça fait retomber le soufflé!

  4. Merci pour cet article ! C’est vraiment important de montrer que le but n’est pas d’appliquer tous les conseils d’écriture à la lettre^^. Au final au lieu de « montre plutôt qu’explique », la règle devrait être « demande-toi si tu ne peux pas montrer plutôt qu’expliquer et si ça apporterait quelque chose à ton roman ». Ce n’est pas toujours utile de « montrer », surtout pour des détails secondaires. Et effectivement, il faut comprendre les « règles » pour pouvoir les utiliser à bon escient, ou les briser, et pas donner des coups de marteau sur n’importe quoi comme dit Stéphane^^

  5. Ce sujet d’article est très original. Le roman semble l’être aussi, en tout cas dans son approche stylistique.

    Une dimension supplémentaire, selon moi, c’est que ce genre de livre se conçoit principalement comme un complément au film: peu de gens liront le bouquin sans avoir vu le long-métrage. Dans ces circonstances, le principal intérêt qu’y trouvent les lecteurs, c’est de pouvoir y dénicher des détails qui ne figurent pas à l’écran, soit, principalement, de l’exposition et des aspects de l’intériorité des personnages. Cela mène automatiquement à raconter davantage qu’on ne montre.

    Sinon, d’accord avec Stéphane: cette bonne vieille règle du « montrer plutôt que raconter », c’est plus une sorte de guide général qu´un véritable règlement.

    1. Comme le code des pirates 😉 et oui c’est vrai que c’est exactement ce que je recherchais dans ce livre : davantage de détails et d’informations sur le ressenti des personnages. Bien vu !

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