Ecriture : décrire une atmosphère mystérieuse

Comment plonger son lecteur dans une atmosphère mystérieuse, imaginaire, fantastique au sens premier du terme ?

Bienvenue dans la série des conseils d’écriture illustrés ! Pour bien écrire, il est souvent recommandé (comme le fait Stephen King) de beaucoup lire. Etudier ce qu’ont fait les meilleurs avant nous, notamment ceux qui ont déjà marqué l’histoire de la littérature, c’est généralement une bonne source d’inspiration. Ça donne une idée de jusqu’où on peut aller, à quel point on peut travailler son texte et son style pour faire passer les bonnes émotions au lecteur. Bien sûr, l’objectif n’est pas de faire du plagiat. Mais ce n’est qu’en maîtrisant les règles et les modèles qu’on peut s’en affranchir pour trouver sa propre plume.

Conseils d'écriture illustrés : créer une atmosphère mystérieuse et féérique avec "Le Cirque des Rêves"


Cette série d’articles seront donc en grande partie composées d’extraits de romans qui m’ont particulièrement touchée, à la fois pour le plaisir de vous les faire découvrir et pour identifier les passages les plus intéressants. Ça sera aussi un bon exercice pour moi de les recopier.

J’illustrerai à chaque fois une thématique particulière. Aujourd’hui, je souhaite parler de la création d’atmosphères mystérieuses. Attention, je me place dans le champ du féerique et de l’imaginaire, pas du polar ni du thriller. Si ces derniers vous intéressent (ou si vous voulez des conseils concrets pour insérer des mystères dans votre histoire) je vous renvoie à l’article de Narration et Caféine paru cette semaine sur le blog Mécanismes d’histoires (et on ne s’est même pas concertés !).

L’atmosphère féérique du Cirque des Rêves

Pour commencer, j’ai choisi le roman Le Cirque des Rêves de l’Américaine Erin Morgenstern, que je viens de relire avec bonheur. The Night Circus (la version originale du titre) est un roman de fantasy, écrit en 2011 dans le cadre du challenge du NaNoWriMo figurez-vous (incroyable tout ce qu’on découvre avec Wikipedia). Il a rencontré un très grand succès puisqu’il est maintenant traduit en 12 langues et a reçu le prix Locus du meilleur premier roman.

Couverture du Cirque des Rêves, d'Erin Morgenstern

L’histoire démarre à la fin du XIXème siècle dans des lieux bien réels comme Londres ou le Massachusetts, mais avec des allures de conte de fées. On y suit le Cirque des Rêves, un cirque itinérant qui n’ouvre que la nuit, arrive et repart sans prévenir, et offre à ses visiteurs une expérience incroyablement magique. En effet, au-delà de ses acrobates, cartomanciennes et contorsionnistes, le cirque est dirigé dans l’ombre par deux apprentis magiciens en pleine compétition, dont le cirque est le terrain de jeu.

Je ne vous en dis pas plus concernant l’intrigue. Ce qui m’intéresse pour le moment, c’est la façon dont le livre dépeint l’atmosphère qui règne dans le cirque. On ne peut que tomber amoureux de cette féerie étrange qui transporte le spectateur (et le lecteur) dans un autre monde. D’ailleurs, dans le roman, le Cirque développe son propre fan-club avec la communauté des « rêveurs » qui le suivent partout où il va et y retournent inlassablement, nuit après nuit, fascinés.

Une narration intrigante

Pour retranscrire cette atmosphère, l’histoire est entrecoupée de passages avec une narration à la deuxième personne, qui impliquent directement le lecteur. Leur portée est d’autant plus universelle qu’on peut difficilement y rattacher un lieu ou une époque précise. Voici le premier d’entre eux (qui est aussi le début du roman) :

« Le cirque arrive sans crier gare.

Aucune annonce ne précède sa venue, aucun avis, aucune affiche sur les poteaux de la ville, aucune mention, aucune publicité dans les journaux locaux. Simplement il est là, quand la veille il n’y était pas.

Les imposants chapiteaux sont rayés de noir et blanc, aucune trace d’or ou de pourpre. Pas la moindre couleur hormis celle des arbres voisins et de l’herbe des champs environnants. Des rayures noires et blanches sur un ciel gris ; d’innombrables chapiteaux de toutes tailles et de toutes formes, enchâssés dans une grille ouvragée en fer forgé qui se dresse au milieu d’un univers terne. Le peu d’espace au sol que l’on distingue de l’extérieur est noir ou blanc, recouvert de peinture, de poudre, ou camouflé par un quelconque artifice.

Mais il n’est pas ouvert au public. Pas encore.

En quelques heures, toute la ville est au courant. L’après-midi, la nouvelle a fait le tour de la région. Le bouche-à-oreille est une technique publicitaire bien plus efficace que les mots et les points d’exclamation imprimés sur des avis et des affiches. C’est un événement inhabituel et marquant, cette apparition soudaine d’un cirque mystérieux. Les gens s’émerveillent devant la hauteur prodigieuse des plus grands chapiteaux. Ils fixent l’horloge installée derrière les grilles.

Et la pancarte suspendue au-dessus de l’entrée qui annonce en lettres blanches sur fond noir :

Ouverture à la tombée de la nuit

Fermeture à l’aube

Quel est ce cirque qui n’ouvre que la nuit ? se demandent les gens. Personne ne sait au juste, mais à l’approche du crépuscule, une foule considérable s’est massée devant l’entrée.

Tu te trouves parmi la foule, naturellement. La curiosité a été la plus forte, comme toujours. Tu es là dans le jour qui décline, emmitouflé dans une écharpe pour te protéger de la fraîcheur du vent nocturne, attendant de découvrir par toi-même ce cirque qui n’ouvre ses portes qu’après le coucher du soleil.

Derrière les grilles, le guichet est fermé. Les chapiteaux sont immobiles, frémissant à peine sous le vent. Le seul mouvement provient de l’aiguille de l’horloge qui égrène chaque minute, si on peut encore appeler horloge ce chef-d’œuvre sculpté.

Le cirque paraît désert, à l’abandon. Mais tu crois sentir un parfum de caramel flotter dans la brise du soir sous l’odeur fraîche des feuilles d’automne. Une discrète note de douceur dans le froid.

Le soleil disparaît sous l’horizon et la lueur du crépuscule se change peu à peu en pénombre. Autour de toi, le flot des visiteurs s’impatiente, piétine, parlant à mi-voix de renoncer à l’aventure pour aller passer la soirée bien au chaud. Toi-même, tu hésites à partir lorsque, enfin, cela commence.

Tout d’abord retentit un bruit sec qui couvre à peine le vent et les conversations. Un claquement léger, telle une bouilloire sur le point de siffler. Puis la lumière jaillit.

De petites ampoules se mettent à scintiller à la surface des chapiteaux, comme si le cirque était entièrement recouvert de lucioles étincelantes. La foule qui attend se tait en admirant ce déploiement de lumière. À côté de toi, quelqu’un pousse un cri étouffé. Un bambin applaudit de joie devant le spectacle.

Lorsque les chapiteaux sont tous illuminés, l’enseigne apparaît, rayonnante sur le ciel noir.

En haut des grilles, d’autres lucioles soigneusement dissimulées dans les volutes de fer forgé se mettent à scintiller. Elles se déclenchent avec un bruit sec, parfois accompagné d’une gerbe d’étincelles blanches et d’un petit nuage de fumée. Les gens qui se trouvent juste devant l’entrée reculent de quelques pas.

Au début, les lumières ne dessinent qu’un motif aléatoire. Mais à mesure qu’elles s’allument, une inscription apparaît peu à peu. On distingue d’abord un C, suivi d’autres lettres. Un q et plusieurs e. Quand la dernière ampoule s’éclaire et que les étincelles et la fumée se dissipent, on parvient enfin à déchiffrer cette enseigne lumineuse sophistiquée. En se penchant sur la gauche pour mieux voir, on lit :

Le Cirque des rêves

Dans la foule, certains échangent des sourires entendus, d’autres froncent les sourcils d’un air perplexe en se tournant vers leurs voisins. Une fillette tire sa mère par la manche en lui demandant ce que cela veut dire. Sa mère lui explique et la fillette sourit avec ravissement.

Puis les grilles tremblent et semblent se déverrouiller d’elles-mêmes. Elles s’écartent, invitant les gens à s’avancer.

À présent, le cirque est ouvert.

Tu peux entrer. »

J’aime énormément cette introduction. Pour commencer par la fin, j’adore le parallèle qui est fait entre le Cirque et l’histoire dans les dernières lignes, cette façon d’accueillir le lecteur. Ça donne tout de suite l’impression qu’on n’est pas dans n’importe quelle histoire, qu’il va se passer quelque chose de tellement spécial avec celle-là qu’il lui fallait une entrée en matière digne de ce nom.

Une atmosphère mystérieuse née des contrastes

Mais revenons au début.

Comment l’atmosphère est-elle créée ? D’abord, les contrastes jouent un rôle très important pour donner une impression d’étrangeté. Contraste du Cirque par rapport à son environnement : un lieu « imposant », « prodigieux », « mystérieux », orné d’un « chef d’œuvre » à l’entrée, qui n’a rien à voir avec « l’univers terne » qui l’entoure, cette petite ville grise et ces champs mornes. Sans parler de ce parfum de caramel, qu’on ne croise certainement pas à tous les coins de rue.

Contraste aussi avec les autres cirques que la ville a peut-être l’habitude de voir passer : des couleurs qui se démarquent par leur sobriété, une absence de publicité tout aussi discrète et, en revanche, une multitude de chapiteaux au lieu d’un seul. Ce n’est pas un cirque tape-à-l’œil avec des clowns grossiers, mais quelque chose de bien plus subtil. Et pour terminer, on a cette symbolique du noir et du blanc, des lumières du Cirque qui surgissent au cœur de la nuit. Tout est là pour montrer qu’on est face à quelque chose de nouveau et de différent, forcément intrigant.

Un parfum de secrets

Ensuite, il y a la dissimulation. On ne découvre pas le Cirque en pleine activité, avec des magiciens et des bêtes mais fermé, comme « à l’abandon ». Les choses cachées sont souvent plus intéressantes que les choses exposées en pleine vue. Le fait de ne pas savoir crée une frustration qui aiguise notre imagination et titille notre intérêt.

S’ajoute à ça la façon dont le Cirque est perçue. Toute cette foule qui afflue et qui attend impatiemment d’en savoir plus – comme nous, lecteurs, en découvrant les premières pages d’un livre. Leur curiosité nous incite à être curieux nous-mêmes. Qu’est-ce qui rend ce Cirque assez intéressant pour pousser autant de gens à venir grelotter de froid devant ses portes ? Le fait de mentionner des enfants (le bambin qui applaudit et la fillette qui interroge sa mère) nous met un peu à leur place, et nous encourage peut-être à retrouver leur capacité d’émerveillement.

Pour finir, il y a la surprise : ce moment où le Cirque s’anime alors qu’on commençait à perdre espoir, et qui crée un choc, presque une peur. Il y a « un bruit sec », « un claquement », « un cri étouffé », des étincelles et de la fumée, les gens doivent reculer. Mais ça semble aussi être une bonne surprise, comme un feu d’artifice. Le champ lexical de la lumière (« scintiller, étincelantes, illuminés, rayonnante, s’allumer, s’éclairer, lumineuse ») évoque à la fois un éblouissement aveuglant et une révélation. Ce mélange d’émotions, peur et joie, crée un sentiment d’étrangeté puisqu’on n’arrive pas à classer le Cirque dans les catégories habituelles. Pour en savoir plus, il va falloir aller l’explorer.

Le développement de l’atmosphère

Voilà pour les premières pages. Il est intéressant de noter que l’auteur n’emploie pas un vocabulaire particulièrement complexe, et que la dimension magique est à peine suggérée.

Comme je ne suis pas cruelle, je vais vous en dévoiler un peu plus sur ce que vous trouverez à l’intérieur du cirque. Voici l’un des autres passages adressés au spectateur qui sont parsemés dans le livre et continuent à diffuser l’atmosphère :

« Feu et Lumière

Tu pénètres dans une vaste cour lumineuse encerclée de chapiteaux. Des allées qui serpentent tout autour t’éloignent du centre, t’entraînent dans d’invisibles mystères constellés de lueurs scintillantes.

Des vendeurs ambulants circulent parmi la foule qui t’entoure, offrant des rafraîchissements et des curiosités, des créations parfumées à la vanille, au miel, au chocolat ou à la cannelle.

Non loin, une contorsionniste en costume noir étincelant se tord sur une estrade, son corps plié dessinant d’impossibles figures.

Un jongleur lance très haut des globes noirs, blancs et argent qui semblent planer un instant avant de retomber dans ses mains, sous les applaudissements des spectateurs fascinés.

Le tout baigne dans une lumière chatoyante qui émane d’un grand feu de joie brûlant au centre de la cour.

En t’approchant, tu vois qu’il est installé dans un vaste chaudron noir, posé en équilibre sur des pieds griffus. Le haut du chaudron se divise en longues volutes de fer forgé qui semblent avoir été fondues et étirées comme du caramel. Le fer forgé se recourbe sur lui-même et s’entremêle aux autres boucles, formant une cage. Les flammes apparaissent dans les interstices et s’élèvent légèrement au-dessus. Seul le fond est sombre, si bien que l’on ne distingue pas si c’est du bois, du charbon ou tout autre chose que l’on brûle.

Les flammes qui dansent ne sont ni jaunes ni orangées, mais d’une blancheur de neige. »


J’espère que cet article vous a intéressés et vous sera utile dans votre écriture. N’hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé !

Crédits image : Marko Blažević on Unsplash

0 commentaire pour “Ecriture : décrire une atmosphère mystérieuse”

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  2. Ah, ce roman… Il m’a énormément marquée. Un vrai coup de coeur comme je n’en avais pas eu depuis longtemps. Très bon article ! Tu décortiques très bien tout ce qui contribue à l’atmosphère mystérieuse du roman.
    Tout au long de ma lecture, j’ai eu cette impression de beauté diffuse : je lisais les descriptions mais finalement, elles n’imprimaient pas d’image particulière dans mon esprit, juste une impression de magie et de beauté qui a eu du mal à me quitter. Et cet incipit… Magique en lui-même ! C’est impressionant de se dire qu’il a été écrit pendant le NaNo.

    1. Mais complètement ! Ce qui m’a le plus frappée c’est que je l’ai lu, adoré, et pourtant peu de temps après j’avais oublié l’essentiel de l’intrigue, vraiment comme si ça n’avait été qu’un rêve. Du coup ça m’a fait plaisir de le relire et d’en faire un article, ça m’a donné l’occasion de mieux m’en imprégner.
      Et oui, le coup du NaNo … ça laisse très admiratif

  3. Ce cirque et cet univers me font un peu penser à l’univers du film Big Fish (Tim Burton) , c’est le genre d’ambiance que j’aime. J’ai beaucoup aimé ton analyse de texte et ce qu’on peut tirer de ce passage, au delà du cirque mystérieux, c’est aussi comment écrire un bon début / une bonne intro 😉

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